Une histoire avec le Tarot

Bernard Werber, l’auteur de nombreux romans dont « Les fourmis », propose un atelier d’écriture en ligne auquel j’ai participé. L’un des exercices consiste à produire un texte à l’aide d’un jeu de Tarot de Marseille. Les abonnés à la newsletter en sauront davantage demain. Alors si les coulisses vous intéressent, abonnez-vous. En attendant, voici l’histoire écrite avec un tirage en cinq cartes issu de l’un de mes jeux, le Rider Waite Smith… bonne lecture !

Elle repose sa tisane de la main gauche, tout en cochant la dernière entrée de sa To do list de la main droite. Un avantage que d’avoir longtemps travaillé son ambidextrie. À la fin de la journée, toutes ces secondes gagnées représentent des minutes mieux utilisées.

La montre à son poignet vibre. Il est 21 h 30, l’heure d’aller se coucher. En comptant une vingtaine de minutes pour s’endormir, elle aura ses sept heures de sommeil.

Ophélie a toujours chronométré ses journées. Maîtriser le temps est une sorte d’obsession. Remplir ses journées en est une autre. Pour ne pas perdre son temps. Pour être efficace. Pour atteindre ses objectifs. Toute la vie se doit d’être raisonnée, anticipée et pensée à la minute près. Comme elle le répète souvent : soit on a une stratégie et on réussit, soit on aurait mieux fait de ne pas venir au monde ! Alors, tout ce qu’Ophélie planifie, elle l’obtient. Un bac avec félicitations du jury. Un diplôme d’ingénieur haut la main. Une carrière éclair dans l’une des meilleures entreprises du CAC 40. Un poste à haute responsabilité dans une multinationale du secteur du luxe. Un homme qui lui a fait un enfant, devenu depuis peu un ex-mari disposant de la garde du petit. C’est pratique. Elle ne voit le bébé que deux week-ends par mois, embauche une nounou pour s’en occuper et rentabilise ainsi son rôle de mère.

Cinq heures du matin. Le radio-réveil crache les informations. Ophélie écoute les premières nouvelles, mais n’arrive pas à se concentrer. C’est étrange, elle est submergée par un sentiment d’urgence. Une sorte de bulle d’air qui prend naissance dans son ventre et bouillonne vers sa gorge. L’image de son oncle se dessine clairement derrière ses paupières. Il est en train de mourir. Cette certitude lui fait l’effet d’une claque. Jérôme est le seul homme qui n’ait jamais compté dans sa vie. Le seul dont elle accepte les félicitations, conseils ou reproches. Celui qui la comprend et la soutient depuis si longtemps. Mais l’idée de sa disparition n’a pas de sens. Elle lui a parlé la semaine dernière et il était en pleine forme. Ophélie saisit son téléphone et lui envoie un SMS. Pas de réponse. Normal. C’est l’aube. Il dort. Toujours engoncée dans cette espèce de pressentiment poisseux, elle se raisonne et sort du lit. Ce n’est qu’une heure plus tard qu’Ophélie prend connaissance du message sur son téléphone. Ce n’est pas Jérôme qui répond, mais sa femme. Une nunuche qui a simplement eu le mérite de faire grimper aux rideaux son oncle adoré. Il est mort. Crise cardiaque. Les doigts d’Ophélie prennent le relais de son cerveau et demandent « à quelle heure ? ». Réponse : juste après cinq heures. La jeune femme est sous le choc, tant par l’annonce de la mort que par l’idée qu’elle en ait pu en avoir le pressentiment.

Jérôme est enterré, sa succession réglée, ses affaires personnelles triées. Ophélie a tout pris en main. S’occuper l’esprit a été la seule solution pour faire taire les prémices d’un questionnement qu’elle ne peut raisonnablement admettre… Et si Jérôme lui avait annoncé sa mort ? Une partie d’elle affirme haut et fort que c’est impossible. Une autre, pourtant, ne peut ignorer les signes qui sans cesse viennent chahuter son mental. L’autre jour, dans un taxi, la radio diffusait une émission sur la médiumnité. La semaine dernière, alors qu’elle était assise dans la salle d’attente du notaire, la couverture d’un magazine vantait la recrudescence des témoignages d’EMI, les Expériences de Mort Imminente. Et lors d’un déjeuner d’affaires, alors qu’elle se lavait les mains après être passée aux toilettes, elle avait rapidement surpris la conversation de deux femmes évoquant un reportage sur la vie après la mort. Alors en ce vendredi soir, alors qu’aucune obligation ne viendra entraver les prochaines heures, Ophélie se met à surfer sur la Toile. Un univers totalement inconnu pour elle s’ouvre sous ses yeux, fait de magie, de sorcellerie, de charlatanisme et – ce qu’elle n’aurait pas pu imaginer – de recherches réalisées par des universités et des laboratoires de renom. La question d’une potentielle communication avec le monde des esprits est une réalité pour certaines personnes sur cette planète. Et pas uniquement des illuminés ! Des scientifiques ! Ophélie n’en revient pas. La vie de cette rationnelle en quête perpétuelle de maîtrise bascule.

Après une nuit blanche dont elle sort à peine fatiguée, voilà qu’Ophélie enfile à la va-vite le seul jean de sa garde-robe, des baskets et un pull pour se retrouver le plus rapidement possible dans l’enceinte de la librairie la plus proche. Au rayon spiritualité, elle ne trouve guère que des ouvrages sur les religions. Ce n’est pas ce qu’elle cherche. Partie ésotérisme, quelques livres attirent son attention, uniquement grâce à leur titre. Elle commence à mesurer l’ampleur de son ignorance sur tous les sujets abordés. Idem devant les couvertures de développement personnel. Il y en a tant… et tellement qui peuvent lui apporter des réponses ! C’est donc gonflée de frustration qu’elle se décide à faire appel à une vendeuse. Une jeune femme adorable et particulièrement dévouée. Il faut dire qu’un samedi matin, à l’ouverture, il y a peu de clients dans la librairie. En quelques questions, elle a vite cerné le profil de sa cliente, une novice avide de connaissances. Le genre qui peut facilement être dégoûté par le sujet si l’on ne lui conseille pas un livre pertinent. Elle lui propose donc un ouvrage généraliste qui peut aisément couvrir bon nombre de thématiques. Mais Ophélie refuse de repartir avec un seul livre. Elle veut faire le tour de la question. Perfectionniste un jour, perfectionniste toujours ! Finalement chargée d’une dizaine de bouquins, elle rentre et passe le reste du week-end à étudier. Certains concepts lui sont tellement étrangers qu’elle doit redoubler d’efforts et compléter ses lectures par des recherches sur Internet pour les comprendre. Elle en rejette certains et en intègre d’autres tout en prenant frénétiquement des notes sa tablette. Par moment, elle a l’impression que son oncle se tient à côté d’elle et la guide dans son exploration… et contre toute attente, elle aime bien cette idée !

Une année s’est écoulée depuis la mort de Jérôme et personne ne reconnait Ophélie. Cet été, elle a participé à une retraite en forêt alors que d’habitude, elle consacre la période estivale à reprendre des dossiers aux résultats décevants pour en tirer des leçons. Elle ne voit plus ses partenaires du business club et refuse la quasi-totalité des dîners d’affaires. Ses collaborateurs ont à plusieurs reprises tiré la sonnette d’alarme en arguant que c’est en maintenant son réseau qu’elle fait ses meilleures affaires, mais rien n’y fait. Ophélie semble avoir ralenti le rythme de sa croissance. Avec son frère et ses parents, il y a des tensions. Ils ne comprennent pas son manque d’intérêt pour le travail, eux si avides de réussite et de position sociale. Il n’y a qu’avec le père de son fils qu’elle peut parler du chamboulement qu’elle traverse. C’est le seul de son entourage à ne pas ricaner au sujet de ses nouveaux centres d’intérêt qui tournent autour de l’exploration du monde intérieur et des capacités du cerveau. Il semble même plutôt intéressé par ces questions au point de partager certaines de ses lectures avec elle. Ophélie se rend compte qu’elle ne s’est jamais véritablement intéressée à cet homme. Victor est curieux de nature. Contrairement à elle, il n’a pas d’idées préconçues et s’autorise à examiner tout nouveau point de vue. C’est lui qui lui a parlé des travaux de Jung sur l’inconscient collectif. C’est aussi lui qui l’a orienté vers certains reportages américains sur la médiumnité. Peu à peu, ces deux êtres qui n’avaient jusqu’à présent qu’une agréable histoire de sexe, un mariage conventionnel et un enfant en commun prennent le temps d’avoir de vraies discussions. Ils confrontent leurs réflexions sur des sujets tels que la vie après la mort, les synchronicités ou l’hypnose, technique à laquelle Victor a eu recours lors de leur divorce pour calmer son stress. Une complicité s’installe peu à peu et Ophélie esquisse souvent un sourire malicieux quand elle pense à son oncle qui avait tant d’affection pour Victor. Son divorce avait été le seul reproche qu’il lui avait fait de son vivant. Et maintenant que le couple de carton se rapproche véritablement, Ophélie est certaine que son aïeul s’en frotte les mains.

Victor vient de déposer un bouquet de fleurs sur la tombe de Jérôme. À son bras, Ophélie caresse le ventre rond qui pointe sous le manteau déboutonné. Les amoureux viennent d’apprendre qu’ils allaient donner naissance à un deuxième garçon. Ophélie médite quelques instants en regardant la pierre tombale puis prononce à haute voix un merci joyeux. Le choix du prénom est arrêté, il a été facile à trouver cette fois !

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