Des constats

Voilà un mois que nous sommes confinés et je suis maintenant en mesure, intellectuellement parlant, de dresser quelques constats. Oui, j’ai arrêté de griller des neurones inutilement. Ces constats, je les ai écrits au fil de l’eau durant la quatrième semaine de confinement et vous les livre, tous azimuts, en ce début de semaine 5.

J’aimerais les annoncer sous forme de bilan de fin de période, mais nous savons, vous et moi, que le confinement n’est pas terminé. Tout au plus pouvons-nous esquisser l’idée d’un point à mi-parcours…

Des applaudissements nourrissent la dissonance. Tous les soirs, à 20 heures, je vois des personnes applaudir pour soutenir les soignants alors qu’elles viennent de passer l’après-midi en bas de l’immeuble à papoter, épaule contre épaule, assises sur un banc ou un muret, à une distance bien inférieure aux recommandations. Caressant le chien de l’un puis de l’autre, ramassant un ballon pour le rendre à un enfant qui joue depuis des heures avec ses copains en toute ignorance des principes de contamination. Mais comment ces gamins pourraient-ils les connaître et les appliquer puisque leurs parents, attroupés pour mieux profiter du beau temps, ne se sentent pas non plus concernés par les conséquences d’une telle proximité ? Pourtant, ces mêmes familles, je vais les voir sur leur balcon allant jusqu’à sortir casseroles et cuillères pour faire plus de bruit que les autres.

Personnellement, je n’applaudis pas, je respecte le confinement. C’est ma manière de soutenir les soignants en évitant d’être contaminée ou de contaminer à mon tour. Et c’est le reste de l’année que je les applaudis, eux qui n’ont pas le droit de débrayer ou du moins qui peuvent simplement porter un brassard mentionnant « en grève » tout en continuant à soigner pour dénoncer leurs mauvaises conditions de travail. Et c’est le reste de l’année, aussi, que je ne vais pas aux urgences pour un simple bobo afin de laisser les équipes gérer les véritables situations impérieuses. Et c’est le reste de l’année que je ne me rends pas chez le médecin toutes les semaines, que je ne consulte pas plusieurs spécialistes, que je ne fais pas des stocks de médicaments qui seront à terme jetés, car périmés. Tout cela pour ne pas alourdir le quotidien des soignants et notre système de remboursement. Tenter, à mon échelle, de faire en sorte que les budgets ne soient pas gaspillés par mon comportement. Alors, je n’applaudis pas. Je ne veux pas rejoindre la cohorte des flatteurs du soir juste pour faire « genre » ou montrer ma solidarité pendant quelques semaines seulement. Pour clamer mon soutien…

Je reste chez moi !

L’éloignement physique avec mes clients me permet de mesurer la motivation de ces derniers. En effet, si je prends l’exemple des stagiaires en formation, il y a une vraie différence entre ceux qui continuent à s’investir dans leur parcours et les autres qui ne se sentent guère concernés par la continuité pédagogique. Et ce n’est pas une question de technique ou de fracture numérique. Même si celle-ci pose effectivement certaines difficultés, nous parvenons parfaitement à contourner la difficulté d’une utilisation non maîtrisée de l’outil informatique ou d’une qualité de connexion non optimale.

Pour que vous compreniez bien mon propos, j’aimerais revenir sur une conception de la formation trop souvent oubliée. Bon nombre de personnes ne peuvent se permettre de reprendre des études ou n’obtiennent pas le financement escompté pour entrer en formation. D’autres ne bénéficient pas d’une situation familiale, voire sociale, les incitant à prendre du temps pour elles afin d’acquérir de nouvelles compétences, de préparer un diplôme ou une certification, ni même de changer d’orientation professionnelle. J’estime donc que la formation est une opportunité, une chance. Mais pour certains stagiaires, elle est considérée comme un dû. Or lorsque l’on obtient un droit, on hérite aussi des obligations qui l’accompagnent. L’implication en est une et cette dernière est un concept plus que nébuleux en ce moment pour des dizaines de personnes que j’accompagne en formation. Au moment de la reprise, leur réveil risque d’être bien difficile et je pressens déjà leur future posture, faite de demandes voire de revendications. Mais si avant le confinement, il me tenait à cœur de répondre aux attentes de tous, de proposer un contexte le plus favorable possible à l’évolution de chacun, avec le confinement…

Ma position évolue, se durcit au risque de devenir radicale : envisager l’arrêt de toutes les formations.

Ces derniers mois, faute de clients, j’étais sortie de ma logique de fonctionnement en recommençant à accepter des missions boiteuses, en passant énormément de temps à m’adapter à de nouvelles exigences professionnelles, en m’installant dans une logique de frénésie qui m’amener à mener de front plusieurs projets et à cumuler les efforts pour développer mon activité… le tout en étouffant certaines valeurs qui, de fait, avec le confinement, ont hurlé leur mécontentement. Il m’a fallu quelques jours pour m’en rendre compte et les laisser à nouveau s’exprimer. Elles ont gueulé et m’ont remonté les bretelles. Du coup, jour après jour, je les calme et leur répète :

Je construis un système de garde-fous pour ne plus mépriser mes convictions.

Couper les informations, vomies par le monde extérieur, a été la meilleure décision que j’ai prise. C’est fou ce que j’arrive à faire en une journée. J’avance plus vite. Je suis mieux concentrée. Mes émotions ne bouillonnent plus à chaque notification. Je suis dans ma bulle. Je réinvente mon rythme. Et je prends conscience que cela ne change rien pour mes interlocuteurs. Il y a bien quelques impatients qui pensent être le centre du monde et devoir obtenir une réaction immédiate de ma part. Mais dans l’ensemble, tout le monde se fiche royalement de cette mise en retrait. Quel soulagement ! Toujours prête à réagir au quart de tour, j’apprivoise donc la notion de lenteur.

Et si j’ai présenté cette parenthèse comme une expérimentation, je choisis aujourd’hui d’en faire une habitude !

Les mots et l’expression m’avaient manqué. Cela fait deux semaines maintenant que j’ai retrouvé l’énergie de lire autre chose que des bouquins pour mon boulot. Depuis le mois d’août, je n’avais pas trouvé le temps d’ouvrir un livre pour le plaisir. Et cette évasion, ce repos des neurones qui se laissent guider par les mots d’un autre, ce sentiment de surprise au détour d’une page, ce goût d’une belle formule avaient disparu de mon quotidien. C’est en renouant avec ce plaisir des mots que je me rends compte à quel point ils me sont indispensables.

Quant à l’écriture, si mon expression était sèche depuis des mois, l’envie voire le besoin de façonner des textes revient au galop. Et cela a été initié par la reprise de ce blog. Comme quoi, remettre le pied à l’étrier, sans prétention particulière, sans ambition, sans projet sous-jacent autre que le plaisir de laisser venir les mots, de les côtoyer, de les interroger, de les rencontrer, de les organiser, de les supprimer, de les écouter, de les prononcer, de les considérer… tout simplement… ça fait du bien !

À présent, je lis et j’écris tous les jours.